ASSIMILATION SOCIALE


ASSIMILATION SOCIALE
ASSIMILATION SOCIALE

L’assimilation sociale est le processus par lequel un ensemble d’individus, habituellement une «minorité», et/ou un groupe d’immigrants se fond dans un nouveau cadre social, plus large, qu’il s’agisse d’un groupe plus important, d’une région ou de l’ensemble d’une société.

On est conduit ainsi à analyser le mécanisme d’adaptation des nouveaux venus et leur prise de conscience sociale, ainsi que leur intégration au sein d’institutions nouvelles.

Beaucoup de sociologues ont voulu trouver les meilleurs indices d’assimilation de ces groupes dans leur disparition totale, ce qui implique la renonciation à leur culture d’origine, la mise au pas de leur personnalité et leur atomisation au sein de la société qui les absorbe.

Cependant, dans la plupart des cas, l’assimilation n’entraîne pas une disparition aussi totale. On voit alors apparaître des structures diverses qui permettent au groupe candidat à l’assimilation de conserver certains traits caractéristiques et, en même temps, de jouer un rôle nouveau au sein de la société qui l’absorbe, tout en s’identifiant de plus en plus avec elle.

Bien souvent toutefois, il se produit au cours de ce processus diverses manifestations, d’inadéquation d’abord, de tensions sociales ensuite.

L’étude de l’assimilation sociale ressortit à la sociologie, à l’anthropologie, à la psychologie collective. Elle examine les divers stades de transformation des groupes nouveau venus, les conflits qui peuvent résulter de leur arrivée, la réussite ou l’échec de ces tentatives et les conséquences variées de ce phénomène dans les différents types de société.

On désignera ces groupes par le terme de «candidats à l’assimilation» ou «candidats», ou encore «nouveaux venus». On désignera par l’expression «société d’accueil» le cadre à l’intérieur duquel ils vont s’intégrer.

1. Caractéristiques principales du processus d’assimilation sociale

Il y a interaction constante entre les candidats à l’assimilation et la société d’accueil. Pour le candidat, le processus d’assimilation sociale consiste à inscrire, dans une situation nouvelle, le rôle qu’il s’est assigné. Il doit donc passer par des phases successives et étroitement liées les unes aux autres. Premièrement, il lui faut acquérir de nouveaux moyens, apprendre à user de mécanismes sociaux nouveaux: langage, technique, orientation écologique, etc., faute de quoi il ne survivrait pas longtemps dans ce milieu nouveau. Deuxièmement, il doit apprendre à tenir une série de rôles inédits dans une société qui s’est presque toujours élargie. Troisièmement, il lui sera nécessaire de reconstruire et de former à nouveau l’idée qu’il se fait de lui-même, de la place qu’il occupe. Il acquerra un nouveau système de valeurs et il l’expérimentera sur le théâtre où il doit se produire à présent.

Ainsi cette prise de contact amorce-t-elle la transformation des groupes tels qu’ils étaient au moment de leur arrivée ainsi que de leur complexe de relations sociales. C’est par la création d’un réseau de relations dans la structure sociale du pays d’accueil que le comportement des personnes ou des groupes candidats se trouve «institutionnalisé». Leurs aspirations peuvent concorder avec ce qu’ils attendent du pays d’accueil et avec ce qu’il attend d’eux.

L’aspect premier, l’aspect fondamental de ce premier contact, c’est le développement de valeurs et d’aspirations compatibles avec les valeurs et les attitudes de la société d’accueil et susceptibles de trouver leur réalisation en son sein. Un second aspect de ce processus, c’est la création de nouveaux canaux de communication avec la société et d’orientation vers une sphère plus large d’activités, donc une extension de la participation sociale. Les principaux critères de cette extension sont: développement de la solidarité entre candidats à l’assimilation et société d’accueil, intensification du sentiment d’identification avec ses valeurs ultimes et ses symboles, du sentiment d’appartenance, du désir de participer, développement des activités institutionnelles et confraternelles des candidats en association avec les activités propres de la société d’accueil ainsi renouvelée, tendance des candidats à constituer au sein de la structure sociale des «groupes de référence» élargis (classes sociales nouvelles, par exemple, groupes professionnels nouveaux), développement de relations sociales suivies avec des membres «plus anciens» de l’ordre établi, dont la conséquence est la fondation de nouveaux groupes primaires – mixtes cette fois.

C’est seulement lorsque ces divers canaux de communication entre les groupes primaires des candidats à l’assimilation et la société d’accueil auront pris corps et fonctionneront sans à-coups que l’on pourra parler d’institutionnalisation de leur comportement.

On ne saurait attacher trop d’importance à l’établissement de ces canaux. Ils s’incarnent en la personne des chefs, des «leaders» (que leur autorité soit officielle ou officieuse), à qui la transformation de la communauté migratrice a permis de s’affirmer; du contact avec la société d’accueil naîtra un nouveau type de chef.

Pour résumer: le candidat à l’assimilation doit apprendre un rôle inédit, les valeurs des groupes élémentaires doivent subir une mutation, ces groupes doivent élargir leur participation aux activités essentielles de la société qui les reçoit. Si le processus se déroule de façon harmonieuse, la conception que le candidat a de lui-même, son image et son système de valeurs se structurent en un système cohérent qui lui permet de devenir membre à part entière de la société nouvelle.

Il n’est que trop connu, malheureusement, que ce processus ne se déroule pas toujours harmonieusement.

Pour acquérir ce statut qui consacrera la réussite de sa tentative d’assimilation, le candidat doit être accepté par la société d’accueil et sa participation admise.

Analysons à présent les choses du point de vue de la société qui le reçoit. Dans quelles conditions l’absorbera-t-elle pleinement? Il est bien évident que l’irruption d’un grand nombre d’individus va exercer une pression sur les structures existantes, créer des problèmes, entraîner des changements.

L’institutionnalisation du comportement des candidats ne s’exerce pas dans le vide, mais dans un complexe social donné. On attend d’eux quelque chose. On exige parfois d’eux autre chose. Comme ils portent en eux une image du pays qui les reçoit, leur nouvelle société ou partie de celle-là, ou le pouvoir, etc., se fait d’eux aussi une image. Le processus d’assimilation est un processus de transformation sociale; les possibilités et les limites de cette transformation sont en grande partie déterminées par la société d’accueil, du moins au stade initial.

Il s’agit de savoir, et c’est très important, si les rôles et les possibilités offerts aux candidats sont d’une nature particulière (autrement dit s’il y a de la part des habitants majoritaires une tendance délibérée à la ségrégation, une volonté de conserver pour eux la totalité du pouvoir), si la structure d’accueil acceptera les changements auxquels les candidats à l’assimilation aspirent (autrement dit, si on n’exercera pas sur eux une pression pour qu’ils renoncent à certaines valeurs culturelles auxquelles ils tiennent). Ce n’est que bien rarement que les espoirs des candidats et les exigences de la société d’accueil coïncident dès le premier jour. Les conditions d’assimilation sont donc extrêmement diverses. Et le processus ne saurait obligatoirement se dérouler sans heurts.

2. Critères d’une assimilation réussie

Quels sont donc les critères qui permettent de mesurer la réussite du processus d’assimilation?

Une immense littérature a essayé de répondre à cette question. On a retenu: l’acculturation, l’intégration totale et satisfaisante des candidats et la dispersion complète des candidats en tant que groupe au sein des principales sphères institutionnelles de la société d’accueil. Aussi bien peut-on dire que moins le candidat affirme dans la société une identité spécifique, mieux il s’y fond et plus complète est son absorption. L’importance des trois indices varie selon les auteurs.

Le premier critère, l’acculturation, permet d’évaluer la facilité avec laquelle le candidat apprend les nouveaux rôles que l’on attend de lui, les normes et les coutumes de la société.

Le deuxième, l’intégration, permet d’apprécier la façon dont son nouvel entourage affecte la personnalité du candidat, sa tranquillité, ses facultés de résoudre les problèmes variés qu’engendre la situation nouvelle où il se trouve. Il va de soi que toute tentative d’assimilation comporte bien des difficultés et bien des frustrations pour l’immigrant et que c’est précisément le degré d’adaptation à sa situation qui indique le succès de l’entreprise dans son ensemble. On attache une particulière importance aux symptômes de désintégration de la personnalité: suicide, délinquance, crime, maladies mentales, crises familiales, etc., qui affectent le processus d’assimilation d’un signe négatif.

Le troisième critère, la dispersion, permet d’évaluer un ensemble différent de phénomènes. Il s’applique au groupe des nouveaux venus en tant que tels et à la place qu’il occupe désormais au sein de la société. On dit que l’absorption n’est pas complète aussi longtemps que les nouveaux venus n’ont pas cessé de posséder une identité séparée au sein de la société renouvelée. S’il n’en est pas ainsi, le groupe servira évidemment de point de ralliement aux tendances séparatistes, aux coagulations de groupes particularistes. D’où la naissance de tensions entre groupes. Cette perte totale d’identité constitue donc le meilleur indice d’absorption totale. On met l’accent sur le degré de dispersion ou de concentration des nouveaux venus parmi les institutions de la société. Si les nouveaux venus se concentrent en un secteur, par exemple, de la sphère économique, ou bien forment des partis politiques ou des fractions de parti qui leur soient propres, s’ils restent écologiquement séparés, s’ils maintiennent leurs propres activités culturelles et «sociales», cette ségrégation contribue à leur conserver une identité particulière et leur impose en quelque sorte un ensemble de caractéristiques. C’est grâce à ce facteur, en même temps que grâce au premier, l’acculturation, que le concept du melting pot, du «creuset», que l’on trouve dans les études consacrées à l’américanisation, s’est imposé. On a été amené à penser que l’existence de communautés ou de groupes «ethniques» distincts prouve un échec relatif du processus d’assimilation et permet de prédire la naissance de tensions sociales.

On n’attache pas moins d’importance au degré d’«interaction sociale» ou de «proximité sociale» entre les anciens immigrants et les nouveaux. L’interaction ne doit pas se limiter à des relations superficielles. Elle doit se produire pleinement au niveau moins perméable des groupements spontanés et des «cliques».

Le troisième indice, celui de la dispersion, semble aller de soi, du point de vue de la simple logique. En réalité, il ne joue qu’à titre exceptionnel. Tout processus d’assimilation opéré sur une grande échelle provoque, bien entendu, dans les structures de la société d’accueil, ou tout au moins dans partie de ces structures, des modifications et une redistribution relative des différents éléments de la population. Ajoutons que l’évolution d’une nouvelle structure institutionnelle est lente; les entités distinctes ne vont pas s’effacer du jour au lendemain; la société va les modeler et peu à peu les incorporer.

Ainsi se trouve consacrée l’apparition d’une structure complexe «pluraliste», d’un réseau de substructures ou, si l’on veut, d’une société articulée sur différents groupes qui conservent chacun leur identité propre. Presque toujours on demande aux nouveaux venus d’apprendre des rôles nouveaux, mais aussi on leur permet, lorsqu’on ne les y encourage pas, de rester distincts des anciens habitants.

Ainsi, l’intégration de ces groupes ne saurait être appréciée sur ces critères exceptionnels de complète oblitération et de dispersion institutionnelle. Au lieu de cela, il nous faut peut-être évaluer jusqu’à quel point l’évolution d’une structure pluraliste n’hypothèque pas trop lourdement le cadre institutionnel, autrement dit jusqu’à quel point les rôles secondaires spécifiquement attribués aux nouveaux venus ne mettent pas en danger leur intégration ou ne créent pas des tensions que les structures présentes ne permettent pas d’atténuer.

Ainsi voyons-nous s’esquisser le problème essentiel de l’adaptation, problème ou plutôt drame qui a été le sujet de bien des romans: c’est celui de la structure du groupe des candidats à l’assimilation, c’est celui de leur communauté. On a généralement tenu pour acquis, sans le dire, que le seul fait pour une communauté d’exister avec ses comportements propres, ses valeurs, etc., était un signe d’échec de sa tentative d’assimilation ou d’adaptation. Cependant bien des faits s’inscrivent contre cette affirmation. Ce n’est pas l’existence d’une communauté particulière (généralement ethnique) qui importe alors – et annihile tout processus d’adaptation – mais c’est la situation de celle-ci dans l’économie de l’ensemble qui est déterminante: tant que les membres de cette communauté remplissent les rôles que la société d’accueil leur a préparés, tant que ses tendances particularistes s’harmonisent avec les exigences normatives de cette société d’accueil, tant que ses particularités structurales s’inscrivent dans les limites légitimes des institutions en place, l’équilibre peut être maintenu. C’est en de telles occurrences que les diverses associations et les chefs des groupes ethniques jouent leur rôle de médiateurs entre les valeurs consacrées de la société d’accueil et aussi entre leur système de valeurs et le sien.

Du point de vue de l’échelle des valeurs de la société d’accueil un tel groupe peut être dit équilibré si sa structure interne n’est pas complètement opposée à celle de la société d’accueil, si les exigences particulières du groupe ethnique sont tenues pour légitimes par la société d’accueil.

Une étude de l’assimilation des différents groupes doit s’attacher à répondre aux questions suivantes: quels sont les types de structures complexes qu’engendrent les différents types d’immigration; quelles sont – au sein des différentes sortes de sociétés d’accueil – les limites assignées au développement des structures complexes pour que celles-ci ne puissent mettre en danger les fondements essentiels de la société d’accueil? Il est permis de définir dynamiquement le processus d’absorption comme un facteur de transformation sociale qui peut comporter soit des possibilités d’enrichissement, soit des possibilités de désintégration. On en arrive ainsi à penser qu’il n’y a pas d’indice universel d’absorption également applicable à toute société. Pour chacune il existe des critères différents selon les nécessités mêmes qui ont présidé à sa fondation.

3. Points de tension dans le processus d’assimilation

Quels que soient les différents critères d’une assimilation réussie, il n’en reste pas moins que certaines tensions paraissent inhérentes au processus d’assimilation. Souvent, on voit se produire diverses manifestations: échec de l’institutionnalisation, puis tension au sein de la société d’accueil. Par suite, le comportement des nouveaux venus se modifie au-delà des limites prescrites.

En principe, ces tensions ne sont pas d’une nature différente de toutes celles, désintégratives, anomiques, que l’on trouve en chaque société. L’immigration n’engendre aucun type de comportement qui n’existe déjà ailleurs. Mais, en raison de certaines conditions inhérentes au processus d’assimilation, certains phénomènes de désintégration ont particulièrement tendance à se produire en de semblables circonstances.

Dans l’ensemble, on voit naître des indices de désintégration individuelle, de refus de participation, d’atteinte aux diverses normes institutionnelles, ou de développement inadéquat de sentiment de solidarité avec le nouveau système social. Ces symptômes sont liés au processus complexe suivant lequel se fait l’institutionnalisation du comportement des nouveaux venus – développement d’un ensemble social «pluraliste» inédit au sein de la société d’accueil.

Premièrement, la désintégration individuelle peut suivre la rupture des groupes primaires des nouveaux venus.

Deuxièmement, il peut exister diverses sortes d’agressions envers les normes acceptées, agressions suivies de récidives. Un tel comportement peut s’exercer soit à l’intérieur du groupe des nouveaux venus (conflits entre générations), soit vers certains groupes «extérieurs» appartenant à la société d’accueil. La violation des normes peut prendre la forme d’un comportement criminel ou semi-criminel. On cherche à acquérir pouvoir, prestige. La fin passe avant les moyens et l’on oublie qu’il existe des possibilités conventionnelles de l’atteindre. L’argent, les vêtements qu’il procure apparaissent comme la valeur suprême; autrement dit, il y a malentendu entre le rôle proposé et le rôle accepté, refus d’obéir aux règles reçues.

Troisièmement, et ce n’est pas ce qui compte le moins dans ce cas, l’identification et la solidarité avec la structure d’accueil ne jouent pas. Cette inadéquation peut revêtir différentes formes: une apathie totale à l’égard des valeurs essentielles et des symboles de la société nouvelle, une mauvaise volonté évidente à demeurer en contact avec les dépositaires de ces valeurs alors qu’ils ne demandent qu’à les partager, d’où «réclusion» au fond des zones les plus reculées de la vie sociale; le groupe des nouveaux venus peut aussi opposer son particularisme de façon agressive aux symboles essentiels de la société d’accueil. Cette dernière revendique de leur part un geste d’allégeance qu’elle n’obtient plus (comme dans le cas de certains mouvements «nativistes»), ce qui crée certaines tensions inter-groupes; il peut enfin y avoir identification «verbale» avec la société d’accueil, mais refus d’assumer les exigences de cette identification: le nouveau venu souhaite être reçu comme membre de la nouvelle collectivité sans tenir le rôle qu’elle attend de lui; il met l’accent sur le rituel plutôt que sur l’action.

Ainsi donc, au sein du groupe «ethnique», les divers rôles que la nouvelle société a prévus pour lui ne sont pas remplis; ou les spécificités cultivées par ces groupes sont au-delà des limites fixées par la société d’accueil; elles requièrent à présent pour elles-mêmes préséance, loyauté, solidarité totales et exclusives. Les immigrants n’ont pas répondu à ce que l’on attendait d’eux en échange de l’épanouissement de leur particularisme; ils semblent ne plus pouvoir s’intégrer, s’identifier. Une semblable situation peut se développer au sein de n’importe quel complexe social ou en présence de n’importe quelle transformation sociale. Mais elle est particulièrement aiguë dans le cas qui nous intéresse.

À la longue, on s’aperçoit que les immigrants n’ont pas réussi à créer une image nouvelle et cohérente de leur statut social, ni une nouvelle échelle de valeurs. Et c’est très important pour eux, car il est bien évident que la création par le nouveau venu d’un concept de statut social, d’une nouvelle échelle de valeurs est pour lui le meilleur indice de son absorption totale au sein de la société d’accueil. Par définition, cette dernière n’est rendue possible que si ses aspirations et son image trouvent un écho dans la société d’accueil; il s’ensuit que le processus d’institutionnalisation du comportement de l’immigrant a pour contrepartie ou pour condition essentielle la formation d’un nouveau système de valeurs et d’une image sociale différente.

4. Types de transformation des groupes de candidats à l’assimilation

On voit que succès ou échec du processus sont essentiellement conditionnés par la transformation du groupe des nouveaux venus. La nature et l’étendue de ces transformations peuvent être évaluées à l’aide des critères suivants, qui d’ailleurs ne sont pas indépendants l’un de l’autre: participation au système social, identification avec ses valeurs et ses symboles. C’est pourquoi, afin d’estimer l’institutionnalisation des rôles et l’activité des membres de groupes, on tient compte, en particulier, de l’étendue du champ d’activités sociales auxquelles participe le nouveau venu, qu’elles se limitent au cercle familial, professionnel, etc., ou qu’elles s’étendent à d’autres domaines plus larges; il convient de savoir s’il s’intéresse à de nombreux éléments du système social ou s’il se restreint à une petite partie d’entre eux. On tiendra compte également de la stabilité du comportement du nouveau venu dans ses sphères d’activité, de l’étendue de la participation institutionnelle: dans quelle mesure le comportement du nouveau venu se moule-t-il sur les modèles que lui propose la société d’accueil? Au contraire, s’en tient-il aux tendances particularistes des groupes auxquels il appartient? Ou son comportement est-il parfaitement autonome? On retiendra l’identification positive ou négative avec les valeurs du pays qui le reçoit, l’étendue de cette identification, ou, à l’inverse, la limitation de l’individu au cercle de ses relations immédiates (la famille, etc.). On retiendra encore l’accent et le sens des critiques et de la résistance que le nouveau venu oppose aux diverses normes et aux valeurs du système social et à la nécessité pour lui de s’y identifier. On tiendra compte enfin de l’intensité du sentiment d’«appartenance» à la nouvelle société, l’espoir d’y acquérir une situation, d’y exercer une activité, de contribuer à la transformer par des actions isolées ou par des actions d’ensemble en son sein.

5. Quelques types caractéristiques de groupes de candidats à l’assimilation

Le processus de transformation des groupes de candidats à l’assimilation va donner naissance dans la société d’accueil à bien des types différents. Il serait évidemment impossible d’analyser ici tous les types qui ont été décrits dans les études consacrées à ce sujet. On s’est limité ici aux plus intéressants, à ceux qui ont une valeur exemplaire.

On les distingue généralement selon que le groupe est restreint, centré sur l’unité familiale, ou au contraire plus étendu, selon qu’il choisit telle ou telle orientation dans son pays d’adoption. Il faut distinguer en particulier, entre les types suivants: la famille isolée adoptant une attitude passive, la famille isolée mais stable, la famille stable et active, les groupes traditionalistes cohérents, les groupes cohérents, évolutifs et modernes, les groupes cohérents au niveau instrumental.

Du point de vue de l’institutionnalisation, le comportement de la famille isolée adoptant une attitude passive est, sans doute, le plus négatif qui soit. Une telle famille vit, en quelque sorte, en marge du système et n’en franchit que rarement les bornes. Les liens de solidarité et d’activité du groupe se relâchent rapidement dès lors que ses aspirations «ritualistes» ne sont pas satisfaites, son système de valeurs mis en question. Un sentiment de résignation ou au contraire d’agression domine son comportement et affecte les rapports entre ses membres. Leur participation sociale est marquée d’instabilité, reste sporadique et se limite aux activités et aux relations essentielles avec la société d’accueil, à la satisfaction des seuls besoins élémentaires. Ces groupes ont perdu la faculté d’élargir leur cercle. Ils se comportent comme s’il n’existait pas d’autres structures plus larges. En conséquence, la somme de leurs activités dans les différentes sphères – économique, culturelle, etc. – est réduite au minimum et il leur est presque impossible de s’assurer une situation au sein de la nouvelle société. Ils refusent en général de s’y identifier.

La famille isolée mais stable se caractérise par sa solidarité interne; mais sa participation se limite au groupe auquel elle appartient; elle s’étend cependant quelquefois à la vie professionnelle. Des relations de voisinage peuvent se créer autour du foyer, du lieu de travail ou du culte, mais elles n’atteignent pas le stade de l’adhésion à un parti politique ou à un syndicat. Le groupe familial constitue un pôle de continuité au cours du processus d’installation et fait progressivement évoluer son système de valeurs pour s’adapter à la situation nouvelle. Il cherche à s’assurer une certaine sécurité pécuniaire, une ascension sociale modeste, un niveau de vie estimable, un certain enrichissement culturel. D’ailleurs, les perspectives d’avenir pour les enfants sont très favorables. Les aspirations de ces familles s’adaptent aux possibilités que leur offre la société nouvelle et elles ne demandent qu’à apprendre quelques-uns des rôles, sinon tous, qui leur permettront d’atteindre leurs buts. Elles tendent à s’identifier avec leur pays d’adoption tout en conservant leurs différences. Mais elles limitent leur curiosité à leurs nécessités immédiates, familiales et économiques, et ne s’attachent guère à découvrir les concepts généraux de la société d’accueil.

La famille stable et active se caractérise par la distance qu’elle prend vis-à-vis des autres immigrants, des autres nouveaux venus. Elle participe activement aux organisations politiques nouvelles, elle en adopte les nouvelles formes de langage. Elle s’identifie nettement à la société qui l’absorbe, mais une nette différenciation apparaît toujours entre ses différentes composantes. Si elle adhère aux valeurs et aux symboles de la structure sociale, elle n’en critique pas moins fortement les exigences que ces valeurs et ces symboles comportent. Beaucoup de membres de ces familles croient à l’efficacité de l’action concertée et à la possibilité d’apporter des transformations à la structure existante en participant activement à sa vie.

Toutefois, la transformation du groupe initial et de l’image sociale que se fait de lui-même l’individu qui le compose est relativement limitée. Elle s’étend au cercle familial et aux différentes relations actives, aux rôles nécessaires pour que soient satisfaits ses besoins et ses aspirations. Cependant, au sein de la famille, à l’intérieur de son système de valeurs, les individus découvrent des tremplins qui leur permettent de franchir le stade des relations purement utilitaires. L’individu s’attache d’abord fortement à ces relations; mais elles peuvent le faire bénéficier de participations plus étendues: adhésions syndicales, cours de perfectionnement, etc. D’autre part, on trouve souvent, dans nombre de ces familles, une forte disposition à accepter les moyens de communication existants. On apprend la langue du pays si on la connaît mal; on envoie les enfants à l’école, etc. On aspire à tenir une place reconnue dans la société nouvelle, sans pour autant revendiquer un statut individuel ou collectif nettement défini. Les relations de ces familles avec les élites, avec les leaders, si elles ne sont pas entièrement inexistantes, n’apparaissent pas non plus comme fortement marquées. Les familles reconnaissent que ces relations existent, mais elles en limitent l’exercice à des domaines restreints, en des occasions précises.

Cependant, il existe des groupes nouveau venus articulés sur les communautés plus larges. Ainsi en est-il des groupes traditionalistes cohérents. Ces groupes présentent d’assez fortes dispositions aux réformes – mais à condition que celles-ci s’exercent dans les domaines technique, professionnel, économique, etc., où l’on trouve des traces manifestes de leur activité. En même temps, les candidats qui appartiennent à ce groupe manifestent un véritable intérêt à l’égard des valeurs collectives et tendent à participer à la dynamique sociale en se rapprochant du centre de décision. Les relations avec les élites, avec les leaders, sont denses. On a tendance à s’identifier positivement avec la société nouvelle: le système de références et les symboles d’identification avec les sphères dont s’approchent les candidats à l’assimilation sont de même nature que ceux qu’ils avaient connus chez eux et qui avaient contribué à les former. Mais il s’agit de savoir s’ils pourront ou non modifier leur propre système de références, compte tenu de celui qu’ils abordent, changer la direction et la qualité de leurs liens avec les élites. Tôt ou tard, ils se trouvent confrontés avec cette nécessité. En effet, avec le temps, ces familles auront à connaître la rupture de leur système ethnique clos, dans l’impossibilité où elles se trouvent de le faire subsister au contact des nouvelles structures.

L’issue de la crise peut être positive ou négative. Dans ce dernier cas, on en revient à la situation déjà décrite des familles isolées et même, compte tenu des conflits entre générations, à celles du type passif.

Mais ce n’est là qu’une des possibilités, et rarement la plus fréquente. Souvent, en effet, se forme une structure négatrice de la solidarité du groupe. On a tendance à s’identifier avec des symboles particularistes, ethniques bien souvent. On fait preuve d’une certaine agressivité à l’égard de la société d’accueil, de certaines de ses caractéristiques, de ses valeurs (organisation politique, concentration du pouvoir entre les mains des anciens habitants), parfois à son manque d’esprit religieux. On reconnaît une issue positive à la crise née au sein du groupe ethnique lorsque l’on constate que celui-ci a plutôt tendance à élargir sa participation sociale (que ce soit à des réunions amicales ou à des activités syndicales et politiques), qu’il renforce ses prédispositions au changement, qu’il apprend de nouveaux modes de vie, qu’il pénètre dans de nouvelles sphères, lorsqu’il est évident que ses nouvelles relations sociales demeurent stables, lorsqu’il s’identifie progressivement et positivement avec le pays qui le reçoit et que cette identification s’institutionnalise, lorsque sa conscience «ethnique» accepte progressivement cette qualification secondaire accordée à tout le groupe auquel il appartient par la nouvelle structure sociale et, enfin, lorsque les structures du groupe auquel il appartient se transforment parallèlement pour jouer leur rôle universel au sein de la société nouvelle tout en poursuivant leurs rôles traditionnels.

En de semblables occurrences, on assiste à une transformation progressive des manifestations de solidarité et des moyens d’expression. D’une part, les manifestations de solidarité sont orientées de manière à se conformer à la structure sociale de la société d’accueil, à tout le moins à celle de certains de ses groupes. D’autre part, les moyens d’expression gardent un caractère particulier, celui d’un «sous-groupe» sans portée directe sur la société dans son ensemble.

Les groupes cohérents, évolutifs et modernes se reconnaissent de la façon suivante: ils maintiennent des relations suivies et stables, officiels et amicaux avec les autres nouveaux venus. D’autre part, ces groupes ont à leur tête des élites remarquables, les unes conformes à l’ancienne structure sociale, les autres, plus nombreuses, surgies au cours du voyage, mais qui toutes maintiennent des liens solides avec le groupe au sein duquel elles ont surgi. Les groupes manifestent une forte solidarité familiale. Ils n’accordent qu’une attention modérée à leurs propres modèles de culture; par conséquent, ils sont largement ouverts à ceux de leurs pays d’accueil; ils ne renoncent pas pour autant – ni officiellement ni amicalement – à leur appartenance ethnique dès lors qu’elle s’intègre au cadre nouveau. Ils participent positivement à toutes sortes d’activités, ils étudient à fond la langue du pays d’accueil, ils participent à la vie civique, culturelle et politique. Ils s’identifient positivement à leur nouvelle patrie. Ils s’orientent fortement vers les valeurs essentielles et formelles, vers les symboles d’une structure sociale à laquelle ils tendent à donner le caractère d’une institution, sans pour autant méconnaître la spécificité et la nouveauté de ceux-ci et de celles-là. Il n’est pas étonnant, alors, qu’ils cherchent à maintenir un style original dans leur façon de s’exprimer, ainsi qu’à conserver certains éléments de leur éducation première; mais ces réserves conduisent rarement à une prise de conscience particulariste.

Sur le plan technique, ils font preuve d’une excellente adaptabilité. Ils montent en grade. Ils acceptent volontiers de nouvelles occupations, des responsabilités étendues, on les retrouve parmi les fonctionnaires, dans les services publics, à la tête d’entreprises coopératives ou privées, dans le commerce, dans les professions libérales.

Il ne faudrait pas croire cependant que l’on ne trouve jamais parmi eux d’exemple de comportement désintégratif ou anomique. Ce n’est que rarement, il est vrai, que l’on rencontre des cas graves de désintégration personnelle ou familiale, de délinquance confirmée, de criminalité. La forte solidarité des groupes familiaux est là pour y veiller. Mais des cas plus complexes d’anomie peuvent se produire dans des conditions familiales défavorables: il y a alors retour au type des familles isolées mais stables, et donc détachement à l’égard du pays d’accueil – du moins dans une certaine mesure. De plus en plus, les membres du groupe victimes de cette désintégration s’isoleront à l’intérieur de leur propre cercle, perdant confiance, renonçant à entretenir des contacts et à tenter de réformer la société qui les a accueillis.

On peut regarder le groupe cohérent au niveau instrumental comme une catégorie dérivée du groupe précédent, ou comme un cas voisin. À l’origine, on trouve un ensemble de groupes fortement structurés, surtout sur le plan technique, sans qu’ils cherchent à exprimer un sentiment particulier de solidarité, non plus que des moyens d’expression originaux. Des familles unies ont émigré de concert; elles n’avaient pas entre elles, dans leur pays d’origine, des relations suivies; elles ne les ont pas développées pendant le voyage.

Lors du processus d’absorption, elles forment des grappes assez serrées, ce qui, étant donné leurs origines communes, leur permet de produire des groupes structurés ou semi-structurés. Le but essentiel de ces groupes est de s’assurer des moyens techniques appropriés: leurs membres jouent le rôle d’intermédiaire avec les diverses administrations de la société d’accueil et, dans les domaines qui les intéressent, ils deviennent groupes de pression. Ils ne servent pas d’autres buts et, d’une manière significative, se dissocient de ceux qui manifestent des dispositions culturelles et sociales plus fortes (qui fréquentent, pour citer un exemple précis, la synagogue). Les leaders qui s’imposent à leur tête n’ont pas de prestige auprès des autres communautés, mais limitent leurs activités – et souvent même leurs aspirations – sur le plan technique. Peu d’échanges, peu d’action méthodique dans les domaines de la solidarité et de l’expressivité; ce sont alors des initiatives privées sans rapport particulier avec la structure de ces groupes.

Habituellement, ils évitent au début de s’identifier positivement à la société d’accueil. Ils n’en mettent pas moins l’accent sur l’importance des facteurs techniques, sur la formation professionnelle par exemple. Ils attachent une certaine importance aux signes extérieurs, habillement, protocole social, qui soulignent le caractère convenable de leur existence. Mais ils attachent peu d’intérêt aux valeurs collectives de la société d’accueil et ils peuvent même les prendre ouvertement à partie. Leurs sentiments de solidarité et de gratitude se limitent à leur propre groupe et ce n’est qu’avec difficulté qu’ils consentent à en élargir l’objet. Quelquefois – mais rarement – cet élargissement est dû à la pression qu’exercent sur eux diverses institutions plutôt techniques, centres de formation, syndicats, etc. Mais leur adhésion est purement formelle et n’implique ni intérêt sincère pour les valeurs qu’elles défendent, ni soumission réelle à leur développement. Quelquefois, ils sont bien obligés de participer à certaines manifestations sociales, à cause de leurs enfants, par exemple, qui les poussent à entrer dans les associations de parents d’élèves ou par l’intérêt que les enfants portent aux mouvements de jeunesse.

Au sein de ces groupes, diverses tendances de conduite désintégratrice peuvent se manifester, même en dehors de la sphère assez étroite de leur participation sociale. Premièrement, on trouve chez eux plus que partout ailleurs (sauf dans le premier groupe) une absence totale de disponibilité pour remplir fidèlement les rôles généraux préparés pour eux par la société d’accueil; ils ne cherchent pas à étudier à fond sa langue; ils esquivent les devoirs sociaux les plus simples et n’attachent que peu d’intérêt aux possibilités d’éducation offertes à leurs enfants. Ils sont même capables de leur enseigner un certain mépris, sur le plan professionnel, des règles et des usages. Souvent, ils s’engagent dans des activités illicites à grande échelle ou canalisent leur activité vers des secteurs improductifs du système économique.

Deuxièmement, ils ne font preuve à l’égard du pays d’accueil que d’un loyalisme modéré. Ils ne s’identifient à celui-ci, en effet, que dans la mesure où il les protège et où il leur permet de vivre. Si ces besoins ne sont pas satisfaits, ils chercheront à les satisfaire ailleurs.

6. Raisons d’une heureuse ou d’une malheureuse assimilation

Le comportement du nouveau venu, on l’a dit, sera adéquat ou inadéquat selon que les structures des groupes qu’il constitue et le rôle qu’il désire jouer au sein de la société élargie se révèlent compatibles avec les possibilités qui lui sont offertes et les exigences auxquelles il doit se plier.

De la part des nouveaux venus, le facteur le plus important, celui qui détermine le processus d’assimilation, c’est bien leur prédisposition à la mutation.

Parmi ces groupes, on distinguera donc ceux qui sont prédisposés à l’assumer et les autres, ceux qui la refusent. Les premiers se reconnaissent grâce à leur personnalité assez forte pour accepter sans se laisser démoraliser les frustrations inhérentes à cette métamorphose, et qui se préparent, afin de tirer le meilleur parti de la situation, à jouer un rôle nouveau. Cette ouverture d’esprit s’accompagne aussi d’une grande souplesse dans l’acceptation du présent, dans le choix d’un avenir, comme dans l’acceptation du rôle social qui leur est proposé. Ces dispositions sont particulièrement celles des immigrants en Israël.

Mais les premiers diffèrent des seconds par leur manière de considérer leur statut social et la place qu’ils occupent dans leur profession. La métamorphose peut avoir apporté la perte de certains avantages, la modification de certains modes de comportement et de certains symboles d’expression. Le niveau de vie n’est plus le même, on s’habille autrement, on n’occupe plus la même demeure, on n’exerce plus le même métier. Tout se traduit en symboles qui définissent précisément le statut social des intéressés. Les premiers, nous l’avons dit, sont prêts à y renoncer, ainsi qu’aux avantages qu’ils tiraient autrefois de leur situation, pour autant qu’ils aient l’impression de parvenir par leurs activités présentes à s’assurer, serait-ce pour l’avenir, un certain degré de sécurité économique et de reconnaissance sociale. Ils ne renoncent nullement au désir d’aller au-delà, mais l’image qu’ils se font de leur avenir n’est ternie par aucun modèle préfabriqué et ils sont tout à fait disposés à essayer tout ce qui s’offre à eux.

Parmi ceux qui ont des dispositions négatives, l’approche des choses est radicalement différente. Ils assument une attitude nettement «ritualiste» et font dépendre l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes de l’acquisition et de la conservation de ces privilèges et de ces signes extérieurs qui deviennent alors des fins en soi et dont le caractère symbolique se trouve par le fait même souligné.

En résumé, l’immigrant favorablement disposé à la modification de son statut est presque toujours doué d’une forte personnalité qui lui permet de ne pas s’accrocher «rituellement» aux signes extérieurs du prestige social et de ne pas les croire nécessaires pour conserver l’estime de soi-même et être accepté des autres.

On a aussi observé, au cours de ces travaux, que le facteur le plus propre à influer sur le développement de ces différents types de prédisposition au changement est le sentiment d’insécurité qui a poussé le sujet à s’expatrier. Dans la mesure où les nouveaux venus ont ressenti individuellement cette inquiétude (et non pas collectivement, comme ce fut le cas pour les juifs), ils ont réagi en concevant une image conventionnelle de leur statut social. La découverte d’une sécurité naturellement offerte par la société d’accueil et son acceptation rassurent le nouveau venu et dissipent sa tendance à se construire une image «rituelle» de son statut social et lui permettent de donner libre cours à ses capacités.

7. Quelques structures sociales complexes résultant du processus d’assimilation

Au sein de sociétés très différentes, les groupes de nouveaux venus peuvent se cristalliser de façon semblable. Pourtant les résultats ultimes du processus d’assimilation peuvent varier sensiblement d’une société à l’autre.

On examinera quelques exemples empruntés aux différents pays d’immigration.

Dans une société universaliste, fondée sur la réussite sociale, dotée d’un équipement industriel avancé, comme ce fut le cas pour les États-Unis au moment où ils reçurent le plus fort afflux d’immigrants, une nette pression s’exerça sur ces derniers pour qu’ils acceptent les notions universelles de base de cette société, sur le plan de la politique comme sur le plan technique; qu’ils s’identifient au système de valeurs articulé sur la réussite sociale; qu’ils transforment leurs structures traditionnelles en associations secondaires, calquées sur les institutions de la société d’accueil.

L’intensité et l’efficacité de cette pression varient cependant selon la catégorie sociale des immigrants auxquels elle s’applique. On distinguera deux sous-catégories: dans la première, les nouveaux venus continuent à faire preuve d’une certaine fidélité à leurs traditions dans leur approche des structures politiques et économiques du pays d’accueil. On ne trouve pas trace de ces sous-catégories dans les secteurs de la société d’accueil qui sont relativement préservés de cette notion de réussite qui sert de modèle à l’ensemble. On distingue dans les sociétés modernes d’accueil trois secteurs: le secteur rural (surtout dans les pays où il existe un paysannat «traditionaliste»); le secteur le plus fermé, constitué par les couches les plus élevées de la structure sociale, également par les couches les plus cultivées au sein desquelles les critères d’accueil sont fortement particularistes; enfin le secteur des couches inférieures, exclues de la lutte pour la réussite sociale.

Dans le premier secteur, les nouveaux venus dont les dispositions sont fortement traditionalistes trouveront à s’intégrer. Dans le deuxième trouveront le mieux à s’intégrer ceux qui manifestent le plus haut degré de culture et de qualités d’assimilation des valeurs tenues pour essentielles par ces milieux clos. Dans le troisième, ceux que la réussite intéresse le moins et dont les possibilités professionnelles ou les ressources sont faibles. Les échecs au processus d’assimilation se manifesteront surtout dans le premier et dans le troisième secteur lorsque les exigences de la structure d’accueil mordent sur les modèles traditionnels des immigrants, les obligent à formuler des revendications nouvelles, minent la stabilité des groupes et provoquent des réactions personnelles qui contraignent le nouveau venu à l’opposition ou l’obligent à se réfugier dans l’apathie.

Les possibilités de désintégration du groupe nouveau venu, instabilité des relations sociales, délinquance juvénile, criminalité, etc., sont les plus fortes parmi les groupes dont le niveau culturel et éducatif est plus bas que le niveau culturel moyen de la société d’accueil.

La seconde sous-catégorie qui se développe dans les sociétés basées sur la réussite se caractérise par une compatibilité plus marquée entre les aspirations des nouveaux venus et les exigences du pays d’accueil, par l’intérêt qu’ils portent à la réussite sociale. Ils prennent part aux activités sociales du pays auquel ils s’identifient (en général le milieu urbain bourgeois ou petit-bourgeois), leur communauté traditionaliste se dissout, leurs modèles antérieurs s’estompent; on leur affecte d’ailleurs des rôles particuliers selon leurs affiliations d’origine; ils peuvent maintenir leur identité culturelle qui apparaît comme dérivée légitimement du modèle initial.

Dans cette sous-catégorie, une institutionnalisation incomplète peut se produire. Ce sera le fait lorsque les valeurs culturelles des nouveaux venus et leurs manifestations de solidarité ne sont pas pleinement compatibles avec l’accent fortement mis sur la réussite par la société d’accueil, cependant que les immigrants s’attachent à leurs valeurs semi-traditionnelles; ce sera aussi le fait lorsqu’en dépit des protestations d’égalité et d’universalisme de la part de la société d’accueil, des pratiques discriminatoires s’exercent à l’égard des candidats et se dressent sur la route de leur ascension sociale. Le phénomène apparaît surtout au sein de la deuxième ou de la troisième génération immigrante. Dans le premier cas, on voit se produire des manifestations de délinquance et de désintégration de la personnalité (surtout lorsque l’emprise émotionnelle des groupes d’origine sur ses jeunes membres est forte).

Dans le second, il se produit des démonstrations d’agressivité, des refus d’identification aux valeurs du pays d’absorption. Ces attitudes peuvent se cristalliser, donner naissance à des mouvements et même à des organisations diverses au sein des couches les plus basses des groupes d’immigrants. Au sein d’une telle donnée sociale, les immigrants cherchent à accroître la portée des valeurs pluralistiques et l’efficacité des modèles de groupe, à faire reconnaître la nécessité d’un contrat social valable en tout pays. En même temps, par le jeu de pratiques déviationnistes, par la désintégration de certaines personnalités ou de certains groupes, par la compétition sociale entre groupes, par le conflit entre deux particularismes, le processus d’institutionnalisation des groupes nouveau venus peut miner les bases d’établissement du nouveau contrat social. Mais c’est seulement dans un nombre limité de cas que nous trouvons, dans les pays d’accueil de ce genre, un total refus d’identification à leurs valeurs essentielles.

Dans ces pays, la transformation des groupes nouveau venus est surtout due à la pression de la société d’accueil, pression qui s’exerce sur les orientations professionnelles, lesquelles ont un caractère prioritaire. Les possibilités d’échec se multiplient surtout lorsque à cette pression les immigrants opposent leurs mouvements de solidarité et leurs moyens d’expression. La situation est quelque peu différente dans les pays où, en plus de l’importance attachée à la compétence professionnelle, il existe un sentiment très fort d’appartenance. C’est le cas pour Israël et aussi, mais de manière presque opposée, chez les Canadiens français qui n’ont jamais cessé de mettre l’accent sur leur cohésion comme sur la différence qui les séparait de la société qui les avait absorbés. Dans les cas de ce genre, on observe que l’impact de la société absorbante sur les immigrants ou sur les minorités – notamment lorsqu’il se produit des conflits entre générations – s’apparente à ceux déjà décrits; mais il existe des différences significatives: des tendances discriminatrices s’exercent, des identifications particularistes se produisent et des groupements séparatistes se forment. Leur refus ne s’exprime pas sous la forme d’un retour «nativiste» au pays d’origine ou d’une certaine apathie vis-à-vis de la société d’absorption: on les voit s’efforcer de modifier les exigences institutionnelles et les valeurs du pays d’accueil et leur action a tendance à aller en s’élargissant et s’organisant. On voit quelle importance revêt alors la vitalité des élites au sein de ces groupes. Elle trouve toute sa signification au Canada français où le pouvoir politique de la classe paysanne francophone a été, à l’origine, considérable. Si, dans des cas semblables, les divers groupes de nouveaux venus ne parviennent pas à se donner des institutions convenables, le contrat social perd son objet et ils sont victimes de pratiques discriminatoires, non seulement sur le plan de l’économie concurrentielle, mais encore par le jeu de l’inertie bureaucratique. Les immigrants à leur tour se constituent en groupes politiques orientés vers la conquête du pouvoir.

Le modèle pluraliste qui tend alors à se former est moins diversifié que celui que l’on voit naître dans une société universaliste axée sur l’idée de réussite. Les immigrants sont l’objet de pressions très définies pour qu’ils acceptent certains symboles concrets de solidarité. D’où la possibilité de tensions accrues.

Il nous reste à parler des pays où les institutions de base sont nettement particularistes, que ce soit dans le domaine de la politique ou dans le domaine de l’économie. Ce sont les pays où prédomine le modèle dit «colonial» (l’Amérique du Sud, surtout) et même, à une plus grande échelle, dans les différents pays d’Asie. Là, les immigrants ou les sous-structures minoritaires se groupent selon des modèles très différents de ceux que nous avons vus. La pression initiale qui s’exerce sur eux a pour but de les obliger non pas tant à participer à des rôles universels et communs qui n’existent guère, mais plutôt à former des secteurs séparés et nettement définis qui contribueront à renforcer le pays d’accueil dans son expansion commerciale ou dans son action politique. Bien entendu, les conflits et les échecs revêtent une forme tout à fait différente. Il est vrai que certaines tendances communes, telles que les déviations du comportement, l’instabilité caractérielle, sont liées à une incompatibilité culturelle, ce qui se produit si l’immigrant atteint à un statut social satisfaisant. Le refus d’identification provient, lui, de l’impossibilité de l’obtenir ou même de s’assurer des moyens satisfaisants d’existence, et ces tendances sont alors relativement peu importantes.

En présence d’une société pluraliste à la base où l’interaction entre groupes est limitée, pour ne pas dire nulle, les nouveaux venus ne peuvent nullement chercher à s’identifier au pays d’accueil, à se lier à lui par un sentiment de fidélité. Ils continuent à se tourner vers leur pays d’origine, c’est un premier problème. Plus important est le problème posé par une société d’accueil en pleine évolution politique et économique, qui élabore de nouvelles structures, à tendances nationalistes le plus souvent. Une telle évolution peut être déterminée par des groupes de nouveaux venus doués d’une certaine éducation politique que ne possèdent pas encore des cadres du pays d’accueil; ou bien, au contraire, elle peut naître dans les sphères politiques closes du pays d’accueil. En tout cas, cette évolution détruit la structure pluraliste qui s’était instaurée et l’on assiste aux déviations et aux désintégrations dont nous avons parlé. Un état de déséquilibre constant se crée, qui peut même s’accompagner de violence. Pour que le processus de transition vers une structure politique régulière se déroule harmonieusement, il faut que les organisations particularistes soient plus nombreuses et couvrent tous les niveaux de la société.

Encyclopédie Universelle. 2012.

Regardez d'autres dictionnaires:

  • Sociale-démocrate — Social démocratie série sur la Social démocratie Idées Démocratie Liberté Droits de l …   Wikipédia en Français

  • Sociale démocracie — Social démocratie série sur la Social démocratie Idées Démocratie Liberté Droits de l …   Wikipédia en Français

  • Sociale démocratie — Social démocratie série sur la Social démocratie Idées Démocratie Liberté Droits de l …   Wikipédia en Français

  • Assimilation des Canadiens français — Histoire du Québec …   Wikipédia en Français

  • Categorisation sociale — Catégorisation sociale Sommaire 1 Définition 2 Exemple d étude 3 Articles connexes 4 Liens externes // …   Wikipédia en Français

  • Catégorisation Sociale — Sommaire 1 Définition 2 Exemple d étude 3 Articles connexes 4 Liens externes // …   Wikipédia en Français

  • Catégorisation sociale — Sommaire 1 Définition 2 Exemple d étude 3 Articles connexes 4 Liens externes Définition Le concept de catégorisati …   Wikipédia en Français

  • Démocratie sociale — Social démocratie série sur la Social démocratie Idées Démocratie Liberté Droits de l …   Wikipédia en Français

  • Idéologie sociale-démocate — Social démocratie série sur la Social démocratie Idées Démocratie Liberté Droits de l …   Wikipédia en Français

  • Beldi (catégorie sociale) — Le beldi ou baldi désigne une catégorie sociale particulière de la société tunisienne, constituée de citadins fixés dans le milieu urbain de la capitale Tunis au début du XIXe siècle. Sommaire 1 Histoire et origine 1.1 Définition …   Wikipédia en Français